Sécurité informatique : « 1984 », 30 ans après - à quel point Orwell avait-il vu juste ?

L'année 2014 célèbre les 30 ans du roman 1984 écrit par le visionnaire George Orwell en 1947-48, ainsi que les 25 ans du World Wide Web inventé au CERN. Pour l’occasion, CinéGlobe (le Festival international de films au CERN) et le festival anglais Latitude organisent une table ronde sur les implications techniques et socioculturelles d’une connectivité ininterrompue à l’heure de la surveillance d'internet intitulée : « À quel point notre monde est-il proche du cauchemar d'Orwell ? ».

 

1984 décrit le destin de Winston Smith et de son histoire d’amour avec Julia. L'histoire se déroule au cœur d’Oceania, l'une des trois superpuissances - en guerre perpétuelle - qui se partagent le globe. Oceania est une dictature, interdisant tout libre arbitre (considéré comme un crime par la pensée), réécrivant le passé à sa convenance (en contrôlant le langage « Novlangue ») et surveillant en permanence ses citoyens (« Big Brother »). Heureusement, ni l'année 1984, ni 2014 n'ont connu de dictatures mondiales (bien que des dictatures locales aient apparu et disparu dans des états tentant de trouver leur voie vers la démocratie). Internet (via le World Wide Web), Twitter et Facebook ont même participé à renverser certaines dictatures, même si le résultat reste incertain. Orwell avait tort sur ce point.

Cependant, qu'en est-il du libre arbitre ? Nous pouvons croire agir librement, mais les médias et internet ne réduisent-ils pas progressivement le cadre de nos pensées ? Face à un flot continu d'information, nous devons être sélectif. Il est naturel d'écouter, de lire et de regarder ce que l'on aime, en ignorant ce qui nous plaît moins. Vos sources médias préférées, les fils RSS, les tweets et vos groupes Facebook ou Google+ vous façonnent déjà, et ce, à votre propre demande. Par exemple, avez-vous remarqué que les publicités diffusées sur internet reflètent souvent les recherches et achats récemment effectués (merci Google AdSense) ?

Une étude psychologique conduite sur Facebook a récemment été publiée : l'algorithme triant le contenu et les commentaires du réseau social a été manipulé pour tester deux groupes d'utilisateurs non consentants. Un premier groupe recevait de l'information « positive », tandis que le second avait accès à de l’information « négative ». Au final, il semblerait que l'humeur des participants n'ait pas été fortement influencée, mais le mal était fait : Facebook avait usé de ses moyens techniques pour influencer les informations qui nourrissent les pensées, les attitudes et les choix de ses utilisateurs... Et avec les capacités de profilage de Google, qui permettent de savoir ce qui nous intéresse, qui peut garantir l’objectivité du résultat de nos recherches ? Par exemple, si je cherche « vins côtes-du-rhône », obtiendrai-je (moi qui préfère les jus de fruits) les exacts mêmes résultats que vous (grand connaisseur) ?

Avec le monopole actuel de quelques moteurs de recherche (et de quelques sources d'information), la boîte de Pandore permettant de modifier le passé a été ouverte*. Certaines nations bloquent déjà des sites web jugés inappropriés. Dans un futur pas si lointain, les moteurs de recherche principaux pourraient non seulement nous présenter ce que nous aimons, mais aussi supprimer complètement de leurs archives les informations non souhaitées  – et ils pourraient aussi bien supprimer les informations sujettes au « droit à l'oubli », ainsi que les informations en contradiction avec leurs valeurs ou opinions. Orwell avait aussi partiellement raison à ce sujet.

Enfin « Big Brother ». La surveillance permanente des citoyens par leur propre gouvernement a déjà été discutée dans certains articles du Bulletin (notamment « Sécurité contre nations : une bataille perdue ? »). Mais à la place du « Télécran » d’Orwell pour nous espionner, nous avons déjà déployé par nous-mêmes un certain nombre d'outils de surveillance : les téléphones portables traquent notre position, les réseaux sociaux rassemblent nos opinions et sentiments, le « Cloud » contient nos données personnelles, les caméras de nos téléphones portables ou les « Google glasses » enregistrent nos impressions en direct, même les informations sur notre santé sont transmises à des portails web dédiés via des bracelets intelligents. Bientôt, nous aurons peut-être un petit robot « Jibo » pour nous aider à la maison.

Ainsi, bien (trop ?) souvent, nous abandonnons volontairement une partie de notre intimité en échange de fonctionnalités supplémentaires. Mais parfois, cela arrive contre notre gré : certains écrans de télévision LG ont été surpris à enregistrer et à transmettre au fabricant les habitudes télévisées de ses utilisateurs. La « Kinect » de la nouvelle Xbox One de Microsoft a aussi été soupçonnée des mêmes faits. Dans un futur proche, des compteurs intelligents contrôleront de près notre consommation électrique, permettant ainsi aux fournisseurs d’électricité de savoir si nous sommes chez nous ou non, et ce que nous y faisons. Orwell avait encore une fois raison, mais il a largement sous-estimé la capacité de surveillance de nos gouvernements, ignoré la participation des entreprises privées, ainsi que notre propre et volontaire contribution.

Finalement, à quel point Orwell avait-il vu juste ? Très peu. Nous avons largement dépassé l'imagination de George Orwell. Et nous devrions commencer à discuter des implications sociales et de notre responsabilité personnelle. Un bon début serait de repenser à ce que l'on expose sur Facebook, Google+ et Twitter, et pourquoi pas, d’utiliser des moteurs de recherche alternatifs tels que « DuckDuckGo » ou « StartPage ».


* En fait, l'histoire a montré que de grandes puissances ont changé le passé, encore et encore !


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Si vous voulez en savoir plus sur les incidents et les problèmes de sécurité informatique rencontrés au CERN, consultez notre rapport mensuel (en anglais).


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par Computer Security Team